17 juin 2014

Charmes tournaisiens - l'incroyable destin de Jehanne D'Esclavon (Posté par Fred Lefaune)

 

L'histoire tournaisienne est assez peu fertile en procès pour sorcellerie. Walter Ravez cite pourtant un cas qui me laissa pantois quand je le découvris.

Laissez-moi vous narrer l'événement... La chose est arrivée en 1382. A l'époque, Tournai connut quelques réjouissances royales.

Charles VI, roi de France, se présenta maintes fois cette année-là sur les rives de l'Escaut. Notamment pour se rendre à la bataille de Roosebeke.  

Une femme, totalement méconnue aujourd'hui, vivait, quant-à-elle, à l'écart de tous, des heures atroces. Jehanne D'Esclavon, puisque c'est d'elle qu'il s'agit, connut un sort terrible. Elle mourut, en effet, enterrée vivante. Pas pendue, pas brûlée, non. On la condamna à mort par enfouissement. Ce qui, allez savoir pourquoi, me parait pire encore que les deux autres options.

Qu'avait fait la pauvre femme pour mériter pareille sentence ? Il faut savoir, mais ce n'est pas une excuse, qu'elle était, en fait, récidiviste. La dame, en effet, avait déjà été condamnée pour sorcellerie auparavant. Elle avait alors dû quitter Tournai et en avait été bannie. Quand ? Je l'ignore. Elle revint cependant sur les terres tournaisiennes, rompant ainsi son ban.

La dame ne manquait pas de ressources et de persévérance. Car, en 1382, elle fut condamnée, à nouveau pour sorcellerie, et divination. Avec la terrible sentence que j'ai décrite plus haut.

Qu'avait-elle fait, me demanderez-vous ? L'avait-on aperçue, dansant cul nu, par une nuit de pleine lune autour d'une créature cornue ?

Vous n'y êtes pas. Avait-elle forniqué avec un bouc ? Ou bien, moins croustillant, avait-elle gâché une moisson ?  Non plus ! Rien de tout cela.

Qu'avait-elle, dans ce cas, commis comme atrocité ?

La vérité ne manque pas de sel.

Elle avait en effet...ensorcelé la mître de l'évêque d'alors.

Oui, vous avez bien lu.

Cette brave couillue (car il en faut pour commettre un tel acte de bravoure) avait ensorcelé la mître d'un évêque (je souligne néanmoins que les documents parlent plutôt de chapeau et non de mître).

Si mes recherches sont bonnes, l'homme d'église se serait nommé Pierre d'Auxy. C'est lui qui aurait "subi l'outrage". Avouez quand-même que cela a de la gueule. Jehanne D'Esclavon n'était pas une petite joueuse. Mais comment ? Et pourquoi ? Ah ça, l'explication est moins limpide.

Elle aurait, à ce qu'on dit, posé le couvre-chef sur la tête d'une malade. La pauvre l'aurait mal supporté. Elle avala, aussitôt derechef, son extrait de naissance et s'en alla rejoindre les terres brumeuses de l'au-delà.

Imaginez pareille chose aujourd'hui ! Une femme retrouvée morte, avec, sur la tête, la mitre d'un Monseigneur... on en parlerait à toutes les sauces. On croirait que DSK est dans le coup. Tous les journaux en feraient leur lard, je crois bien.

L'affaire a, vous l'imaginez, excité mon imaginaire. Comment Jehanne D'Esclavon fit-elle, d'abord, pour se procurer cette parure épiscopale ? Conspira-t-elle ? Corrompit-elle ? Se glissa-t-elle, nuitamment, dans la couche de l'ecclésiastique afin de le soûler comme un goret ? S'offrit-elle les services d'un giton ? A-t-elle passé la nuit, blottie dans l'ombre froide d'un confessionnal vermoulu ? Et puis...pourquoi ensorceler une mître, Bon Dieu ? Et pas un chapeau de paille ou une poupée d'argile, par exemple ? Quels maux était-ce sensé guérir ? Des migraines lancinantes ? Des pustules vénériennes ? Un gros rhume de cerveau ? J'imagine que la malheureuse qu'elle essaya de soigner était une communiste d'avant la lettre vu qu'elle expectora son dernier souffle une fois coiffée de la sainte chose.

Je l'avoue, il m'arrive de penser à Jehanne D'Esclavon, quand je traverse les rues et les places tournaisiennes. Je me demande : où fut-elle enterrée ? Et puis surtout...Quelles raisons lui avaient-elles dicté un tel modus operandi ? La pauvre femme l'a, bien sûr, emporté dans la tombe. Ma chère Jehanne, je te confie une bonne part de mon admiration. Il faut en avoir une belle paire pour oser ensorceler la mître d'un évêque.  Ceux qui te condamnèrent durent, je le crains, surestimer la puissance de ton geste. A moins qu'ils crurent, et c'est probable, que Dieu lui-même interrompit ton acte. Pour eux, une mître ne peut chapeauter autre chose qu'une tête épiscopale. Et si j'osais ce très mauvais jeu de mot, je te dirais : "chapeau bas".

Bien sûr, tu ne l'as jamais su, mais sept siècles après ta tragédie, alors que le tout Tournai eût ignoré jusqu'à ton patronyme, j'ai écrit ton histoire...Je l'ai scénarisée et en ai conçu l'esquisse d'une BD... Oh, c'est bien loin d'être un chef-d'oeuvre. C'est absolument imparfait. Mais tout de même. Je jetai en quelques heures le croquis d'une bafouille qui, si je la retravaille, sera peut-être un jour...une bande dessinée. Et si je la retravaille encore, je songerai même à penser imaginer peut-être la faire publier. Tiens, soyons fous, en voici déjà le croquis des trois premières pages.

Dame D'Esclavon, j'ignore où tu es enterrée. J'ignore les raisons essentielles qui t'ont poussée à t'emparer d'une mître et à l'ensorceler afin d'en parer la tête d'une malade. Mais je l'avoue, une part de moi t'admire. Franchement. Et si Tournai ne voudra jamais t'élever une statue, je te consacre, moi, cette page. Pour que ton nom demeure dans l'Histoire de la ville. Ma ville. Car après tout, ton but n'était-il pas, tout bêtement, de soigner ?

planche1

planche2

planche3

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Charmes tournaisiens - l'incroyable destin de Jehanne D'Esclavon

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Commentaires sur Charmes tournaisiens - l'incroyable destin de Jehanne D'Esclavon (Posté par Fred Lefaune)

  • Hééééé ?
    Doucement, hein, avec les engeances piscicoles !
    Nan mééé !

    Haaaaa, Tournai...
    Avec son église qui a cinq clochers, dont quatre cents cloches ... heuuuu ... dont quatre sans cloche.
    Tournai, l'ancienne capitale de ... la France !
    Hé oui... Cette ville belge fut, un court laps de temps, la capitale du nouveau royaume français...

    Posté par Éric G. Delfosse, 18 juin 2014 à 23:26 | | Répondre
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