L'abbé Pierre avait prédit qu'un jour les pauvres débarqueraient en masse dans les pays riches. Aujourd'hui, nous y sommes, par la faute des Américains.

La prophétie de l'abbé Pierre

Durant des dizaines d'années, en Amérique du Sud, les États-Unis soutinrent mordicus les plus féroces dictateurs, les plus cruels régimes policiers, et ils le firent sans état d'âme. Puis, après la disparition de la menace communiste, ils troquèrent leur panoplie de complices des tyrans pour celle d'exportateurs des vertus démocratiques. Ce fut au nom de la vertu et de la démocratie que les quakers qui désormais régentent le monde se mirent à crier haro sur Saddam Hussein, Muammar Kadhafi et Bachar el-Assad.

Si l'Europe existait, elle aurait dissuadé les hommes au pouvoir à Washington de jouer avec tant d'inconséquence les apprentis sorciers, mais nos gouvernements, qu'ils soient de droite ou de gauche, incapables de défendre les intérêts des nations dont ils ont la charge, ne sont que les disciplinés serviteurs de l'impérialisme américain : dans leur quasi-totalité, ils suivirent, tels des moutons de Panurge, leurs maîtres dans ces folles et désastreuses aventures.

 

J'écris "presque", car il y eut, grâce à Dieu, des exceptions : l'hostilité de la France à la guerre contre l'Irak, l'hostilité de l'Italie à la guerre contre la Libye. Deux gouttes d'eau dans l'océan de l'aberrante politique étrangère des États-Unis.

Fortifier le pouvoir de Saddam, de Kadhafi, de Bachar

Il n'était pourtant pas besoin d'être un spécialiste du monde arabe, un Louis Massignon, un Émile Dermenghem, un Maxime Rodinson, pour prédire la catastrophe qu'entraîneraient la chute de Saddam Hussein et celle du colonel Kadhafi. N'importe quel étudiant de deuxième année à Sciences Po savait que ces deux chefs d'État, si critiquables qu'ils fussent, étaient les couvercles qui empêchaient deux marmites bouillantes d'exploser ; que les guerres contre l'Irak et la Libye feraient voler en éclats l'unité nationale grâce à laquelle cohabitaient des communautés fort diverses ; que leur départ ne marquerait pas le triomphe de la démocratie à l'occidentale, mais le réveil des tribus, la multiplication de guerres tribales, ethniques, religieuses aux épouvantables conséquences.

D'abord l'Irak, puis la Libye et à présent la Syrie. Le devoir des puissances occidentales était de fortifier le pouvoir de Saddam Hussein, de Muammar Kadhafi, de Bachar el-Assad, qui, que cela plût ou non, incarnaient la stabilité, la protection des minorités, et non d'apporter leur soutien à de prétendus "rebelles" présentés comme des aspirants aux valeurs laïques et démocratiques, et qui ne sont que des sectaires fanatisés.

À présent, le mal est fait et il est sans remède. Les plaies ouvertes ne vont pas se cicatriser et le flot des populations désespérées qui, en quête de pain et de paix, se déverse sur nos côtes n'est pas près de se tarir. Ce n'est qu'un début. En Italie, tout le monde en a une conscience aiguë. Je ne suis pas certain que cela soit le cas à Paris et à Berlin.

La Méditerranée pas plus infranchissable que la mer rouge !

Je songe au prémonitoire sermon qu'à Saint-Louis-des-Français, une des principales églises catholiques de Beyrouth, j'eus le privilège d'entendre prononcer par l'abbé Pierre. Cela se passait en des temps anciens. Avant Septembre noir. Avant la guerre civile qui s'apprêtait à déchirer le Liban. C'était l'époque où la jeune Firouz, digne héritière de l'incomparable Oum Kalthoum, chantait sa bouleversante chanson sur Jérusalem. L'époque de la Conférence mondiale des chrétiens pour la Palestine. Le temps des trompeuses espérances.

Eh bien, dans ce sermon prononcé devant la fine fleur de la grande bourgeoisie chrétienne de Beyrouth - catholiques et orthodoxes confondus -, l'abbé Pierre avait prédit qu'un jour plus proche que nous ne nous l'imaginions les pauvres débarqueraient en masse dans les pays riches, que la Méditerranée qui séparait les Occidentaux épris de modernité des va-nu-pieds de l'Orient sous-développé n'était pas plus infranchissable que ne l'avait été la mer Rouge pour les Hébreux ; que si nous n'étions pas attentifs à promouvoir la juste répartition des biens de ce monde, nous serions submergés par des vagues migratoires d'une ampleur dont nous n'avions pas la moindre idée.

Aujourd'hui, nous y sommes. Les calamités provoquées par George Bush et compagnie ont certes précipité le mouvement, hâté l'exode des masses meurtries, affamées, mais, de toute façon, tôt ou tard, nous n'y aurions pas échappé.

Gabriel Matzneff

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